La (très) soutenable banalité de l’être

13 12 2011

Accostage récent sur une terre nouvelle : la traversée aura été houleuse,
la tasse souvent j’aurai bu, mais me voilà à quai.

Nouveau quai. Beau quai. Simple quai.

Avoir dû me battre pendant plus d’un an pour me délester de presque tout tient franchement du gag. Se battre pour ne plus avoir, alors que d’ordinaire on se bat pour acquérir ou au pire pour garder.

Un quai vers une terre de peu de biens, mais tellement pleine de ces riens qui ont un goût de luxe.

Le cancer crée d’étranges comportements : l’ignorer au moment où l’on se fait réceptacle à poisons, PAC directement connecté aux perfusions rouges ; puis l’incruster dans les moindres recoins de vie une fois la cuvée cuvée.

Parce que bien sûr le cancer ne m’aurait pas, pas moi, enfin, voyons.
Je serai au dessus des ordinaires récits de destructions.
Raté : ma vie, mon taf, mon logement, mon rythme, mes objectifs, mes obligations, mes croyances ont basculé. Face contre terre.
Alors j’ai pris le large. D’abord face contre sable, puis face contre vagues. Et voilà ce fameux nouveau quai : et c’est maintenant face face à l’horizon.

J’avais embarqué avec la maladie les devoirs de la vie saine : exceller, par exemple.
Raté.

Les combats menés par soi-même sont d’une déconcertante banalité, on part pour n’en perdre aucun, contrairement aux commun des vivants, et on les perd un à un, comme tout le monde. Parce qu’il était en fait incommensurablement présomptueux d’affirmer faire mieux que les autres, mieux que tous, ceux d’à côté et ceux d’avant.
Les chemins sont beaucoup plus balisés qu’on ne l’imagine.

Beaucoup de bruit pour rien… disait un gars* il n’y a guère que 400 ans…

La banalité de l’être est très soutenable, tout à fait supportable. Si. Vraiment.
Et je crois que là, j’ai gagné.

* Shakespeare
source image : les choristes d’Agnès Baillon





Le poids du rien

5 04 2010

J’ai continué ma route là où cancer n°2 m’a trouvée : tête baissée dans une carrière en ascension. Les yeux rivés au sol j’ai continué la marche en pente. J’ai dématérialisé la lourdeur des traitements: job must go on.  Je faisais des pauses, proportionnelles à la pénibilité des chimios : quelques jours à la 1ère FEC et 2 semaines à la dernière taxotère. Une radiothérapie brûlante mais invisible.

Je n’ai pas caché la maladie, tout le monde savait que j’étais en traitement contre un cancer du sein. Mais je n’ai bousculé personne. Plus brune ou plus blonde, manucure et maquillage outranciers, pléthore de jupes. Un tourbillon d’accessoires qui camouflaient une nudité envahissante.

Minimiser l’impact d’un cancer pour continuer son rythme de quadra et lui donner le peu de gravité d’un rhume : ça donne une collection de "dé" : j’ai dématérialisé la douleur, j’ai dénarratisé mon quotidien, j’ai dégrossi les séquelles. Déni ?

Le clown de peu de censure que j’étais déjà à ce moment a continué son office : exhubérante discrétion.

Ceux qui ont reçu ce silence sont devenu capricieux, ils n’y ont vu ni pudeur, ni espoir. La possibilité d’une exigence qu’ils n’ont pas pour eux-mêmes. Maintenant j’entretiens à leur égard une cordiale dé-testation.

Pas dit, pas vu. Ce poids du rien est vachement lourd à trimballer. Je vais poser les valises. Dé-gager ou dé-gazer, je n’ai pas encore choisi. Mais dé-dénier, ça c’est sûr.








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