Le cancer se partage 2 visions : celle de la maladie dans son vécu et sa perception aux travers de témoignages de survie. L’un est privé et l’autre est public. La distorsion entre les deux est saisissante. Si le cancer m’a ouvert les yeux, c’est bien sur les mensonges d’une idéologie nuisible.
En matière d’oncologie, la pensée positive et l’industrie du coaching perso auront fait de gros dégâts : bienvenue à celui qui rentre maintenant dans le monde du cancer, il n’aura aucune alternative : être malade, subir de lourds traitements ET répondre au devoir d’optimisme.
De mon humeur dépend la qualité de mes journées et de l’agrément à les vivre. Mais cette humeur n’a jamais affecté l’efficacité des chimios. Qu’on soit boudeur, en colère ou envahi d’une joie débridée, le taxotère a la même action, le FEC, la radiothérapie, la chirurgie, etc… aussi. Je ne mets aucune joie surajoutée à vivre des journées presque normales, j’y mets seulement toute mon énergie. Et si je m’y marre c’est que des gens, des situations ou des choses sont drôles.
Accessoirement, dans toute la pharmacopée qui encadrait les perfusions, il y avait des cachetons diablement euphorisants, mais la pénibilité de l’accumulation des cures a eu raison de cet effet : j’ai abordé la dernière taxotère le rouge aux joues mais la joie en berne.
Concernant plus particulièrement le cancer du sein, l’attitude appropriée est celle d’une vraie bimbo : trop contente d’être heureuse de voir la vie en rose – vraiment en rose – la couleur de sensibilisation à cette pathologie-là. Une ultra-féminité paliative ? Une couleur hallucinogène ?
L’obligation de cette pensée positive finit par avoir un effet pervers : isoler ceux qui n’y adhèrent pas et mettre en position d’échec ceux qui succombent à la maladie… voir effrayer quand des pensées négatives osent interférer. Le cancer du sein se soigne mais ne se guérit pas, il n’existe aucune réelle prévention effective sinon des quota de risques. Tout ce que j’ai de tangible c’est le rose et la béatitude.
Le cancer est maintenant au coeur de ma vie, non pas parce qu’il l’a rendue plus belle, mais parce que je suis maintenant engagée dans la lutte contre ma propre maladie : je veux guérir et, pour ça, commencer par sortir des ornières de la pensée positive qui n’a aucune exigence à l’égard de la médecine et des politiques. Je suis en colère de rencontrer si peu de colère.
Le cancer est au coeur de ma vie et je vais lui pourrir la sienne.
Mon amie S. est morte en se battant, toujours enjouée, ce ne sont pas des pensées pessimistes qui l’ont tuée, c’est le cancer. "Le grand courage, c’est encore de tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort." Alors S. a aussi été très courageuse.
La photo est celle de Barbara Ehrenreich, je me suis sentie libérée en lisant un article à son sujet, paru dans The Guardian le 2 janvier 2010 : "Smile! You’ve got cancer"
(avis aux non-anglophones, Google a une fonction de traduction automatique assez grossière mais efficace…)
Citation d’Albert Camus















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