J’ai assisté une fois au ballet de danse classique du Lac des Cygnes à l’opéra,
ça vaut vraiment le coup, même inculte en la matière, c’était impressionnant.
Une chose en particulier : une danseuse traverse la piste en diagonale en faisant de grands sauts jambes tendues (pardon, ça porte sûrement un nom …). Et même de loin, je sens qu’elle tire, qu’elle force. Elle est suivie d’une autre danseuse, qui fait les mêmes sauts. On dirait qu’elle vole. C’est ça être danseuse étoile… avoir un tutu différent… et faire, sans effort apparent, une figure qui demande d’y mettre toute son énergie.
On a toutes entendu notre courage salué, au moins une fois. Encaisser le choc du mot cancer, la lourdeur des traitements ; ce n’est pas une affaire de courage, c’est surtout qu’on n’a pas le choix. Il est livré avec la maladie. On rentre dans une part d’incompris, sans l’avoir choisi non plus. La danseuse étoile est toujours seule sur la piste pour faire la plus difficile des figures. Elle sort visiblement du lot. On l’applaudit.
On est déjà un peu effrayante avec cette maladie, on porte un mot qui renvoie chacun à sa propre peur de la mort, on a en plus le culot d’exposer un courage que l’autre n’est pas certain d’avoir. On le met en situation de malaise ; peur de sa mort, crainte de se montrer faible, qui apprécierait ? Cause que cet autre il ne sait pas que c’est un lot, cancer-courage, lui aussi le trouverait. Des distances se créent, voire quelques inimitiés. Parce qu’après, quand le quotidien s’installe à nouveau, beaucoup voudraient en être, des proches de la cancéreuse, ça fait bien, ça donne une belle image de charitable. Sauf que la cancéreuse, elle est juste un peu moins aimable. Et on la baratine pas avec des pseudo sacrifices. Et vlan, encore un peu plus de distance avec l’autre. L’écrémage des amitiés est un processus aussi lent que l’empoisonnement des chimios, mais à peu près aussi radical.
Et quand cette étiquette de courage est collée d’office, c’est quand le bon moment pour demander de l’aide ?
J’ai pleuré un jour sur les larges épaules de mon fils, j’ai été visiblement fragile, ça lui a fait du bien : il pouvait se rapprocher, me soutenir un peu. Il avait enfin trouvé sa place.
J’ai endossé sans rechigner (encore) le tutu du courage. J’ai trop attendu avant de dire à ceux que j’aime que j’avais besoin de leur aide. Parce que ceux avec qui on n’a pas le droit d’établir des distances, ce sont les tout proches, ceux de l’amour. La douleur ne se partage pas, elle s’accompagne.
Les apparences sont trompeuses, je ne suis pas courageuse, je suis entrée en résistance, sans le choisir.



















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